Dora Bouchoucha «Ce n’est pas la liberté qui garantit le talent»

« Interview de Dora Bouchoucha , publiée dans notre magazine FFDesigner-N°6-Décembre 2013/Janvier 2014 »

couverture FFDesigner magazine dorra bouchoucha

Ambassadrice du cinéma du sud, une amoureuse du 7e art qui a réussi à faire de sa passion un métier qui lui vaut aujourd’hui une reconnaissance internationale.Littéraire de formation, Dora Bouchoucha est vite passée du statut d´enseignante vers celui de productrice de cinéma, et  formatrice en écriture scénaristique. Hyperactive, battante, elle s´investit corps et âme dans la promotion du cinéma du sud, mais aussi dans son royaume Sud Ecriture.

Elle a accepté de nous recevoir chez elle pour nous parler de son parcours, ses projets…C´est à Carthage, royaume de la reine Didon, au bout d´une rue, une petite maison type colonial aux couleurs de Sidi Bou, Dora Bouchoucha nous ouvre la porte avec un grand sourire et un naturel désarmant, et nous accueille  aimablement  dans son logis.
Dans son salon chaleureux au décor vintage trône une cheminée et une grande bibliothèque murale gorgée de livres, mais ce qui  détourne surtout notre regard c´est cette fresque de photos, une illustration vivante  de la vie  d´une femme accomplie.
Par son sourire et sa joyeuse assurance, elle s’assoit sur le divan, parle beaucoup, sourit tout le temps, rit souvent, répond avec conviction à chaque question, c´était plus qu´une interview, un moment d´échange et de convivialité avec une dame exceptionnelle

      FFD : Mme Dora Bouchoucha, comment avez-vous atterri  au 7e art ? D´une passion vous en faites un métier, pouvez-vous nous en parler ?
DB : C´est mon ami Ahmed Attia qui a su m’insuffler sa passion du cinéma, et  la détermination de finir un projet… Je lui traduisais des scénarios, ensuite je les lisais pour lui et j´ai commencé à travailler avec lui sur les « Silences du palais » de Moufida Tlatli.
Un jour j´ai eu entre les mains un scripte qui m’a plu et je lui ai proposé de le produire, il n’en a pas voulu.
C’est ainsi que l´idée de  Nomadis Images est née, ce fut en fait l’idée de Ibrahim Letaief, Pour moi devenir productrice n´était pas du tout mon objectif. « Demain je brule » de Mohamed Ben Smail fut notre premier long métrage Ibrahim et moi.
Je me rendais compte que j’étais  plus orienté  littérature, scénario et que je n’étais pas  vraiment orientée et calibrée vers  l’industrie du cinéma, avec Ibrahim on se complétait.
 Quand  j’ai commencé dans le métier en travaillant avec Ahmed  Attia , j´ai appris sur le tas, ensuite  j’ai fait une formation à la Femis avec Écrans du  sud, en production. Quand  on est producteur on doit savoir lire un scénario,  détecter ses défaillances et ses forces car on est sensé le défendre jusqu’à sa réalisation.

       FFD : On connaît votre nom en tant que productrice et présidente des JCC, et en tant que Présidente pendant trois ans du « Fonds Sud » et de « l’Aide aux Cinémas du Monde » mais vous vous investissez énormément dans la formation et la promotion du cinéma du sud, quel regard portez-vous sur  Sud Écriture ?
DB : De par mon métier dans l´enseignement et de mon éducation,  j’aime que les choses soient faites d’une manière approfondie,  surtout dans nos pays, tout se fait sur  le tas, tout est fait d’une manière approximative, on devient très vite réalisateur, producteur…  je voulais que la formation soit solide à Sud Écriture même si elle est plus pragmatique qu’académique.
En fait, on voulait donner  une formation pratique, sans que ça soit des théories. Notre formation est basée sur l´accompagnement et le conseil et surtout le travail sur l’intention première de l’auteur.  
Avec Annie Djamel et Lina Chaabane, nous essayons de donner et d’aborder les formations sous cet angle-là. On en est très contentes, car jusqu’à présent les auteurs /réalisateurs sont ravis.

      FFD : Quelle est l’activité qui vous plait le plus ? Celle qui vous passionne le plus ?
DB : J´aime travailler en amont sur le scénario et ensuite sur  le montage… Les tournages ce n’est pas trop ma tasse de thé mais je m’y fais. Le tournage est évidement essentiel, il doit avoir été extrêmement bien préparé. Il faut être d’une grande précision. Le cinéma coûte cher il faut se le rappeler souvent et donc on ne peut pas improviser a tout bout de champs. Il faut d’abord garantir les bases pour pouvoir les détourner comme pour tout d’ailleurs.

      FFD : Quel est votre avis sur l´avenir du cinéma tunisien et surtout après la révolution ?
DB : Tout le monde s’est dit après la révolution que ça va être  formidable, que la liberté d’expression allait faire éclore le talent. Mais moi j’ai toujours été un peu sceptique, car les vrais talents se dévoilent même  sous la dictature, regardez ce qui se passe en Iran…
Ce n’est pas la liberté qui va donner le talent. Le talent, on l’a ou on ne l’a pas, certes la liberté aide à son épanouissement …. Il y a eu des documentaires très intéressants, grâce à cette liberté d’expression gagnée après la révolution. Alors qu´avant il n’y avait pas de documentaires, les seuls sujets qu’on pouvait aborder n’étaient  pas intéressants. Car il n’était pas possible d’aborder des sujets sociaux encore moins des sujets politiques.  La texture de la fiction permettait d’aborder tous les sujets sans que la critique soit frontale. Certains films d’avant la révolution étaient très intéressants aussi bien sur le plan thématique que cinématographique.
L’histoire est encore en mouvement.  On est loin d’être une industrie et il  n’y a pas de salles de cinéma, donc produire pour qui ? Les gens ne vont plus au cinéma. Il faudrait réapprendre aux gens d’aller au cinéma, et cela devrait commencer par les écoles primaires.

      FFD : Votre fille Kenza Fourati vient de lancer sa nouvelle collection ByKenz, QUEL  est votre regard sur le monde de la mode  et  sur le métier de votre fille ?
DB : Je ne suis pas très au courant de ce qui se passe vraiment dans le monde de la mode. J’ai des bribes par ma fille qui elle est dans la mode et grâce à elle je commence à le connaitre un peu. Grâce à elle aussi j’ai pu me défaire des préjugés que j’avais sur ce monde-là et qu’il était tout à fait possible d’allier beauté et intelligence et que tous ceux qui font partie de ce monde-là ne sont pas dépourvus de jugeote. Je m’en veux même d’avoir eu ces idées préconçues. Pour ce qui est de la collection ByKenz, je trouve que c’est un très bon début et que les vêtements soient fabriqués en Tunisie pour être vendus aussi aux Etats Unis est une excellente chose. Que Kenza soit établie à New York et que sa tunisianité reste intacte me fait très plaisir.
Quand elle a commencé dans ce métier, je lui ai demandé une seule chose c’est qu’elle termine ses études et elle l’a fait. Etre mannequin n’est pas un métier pour la vie, ça ne dure qu’un temps. J’ai confiance en elle et en ses capacités pour se convertir et faire ce qu’elle aime

      FFD : Quels sont vos projets ?
DB : Actuellement  nous sommes en montage pour le film « Une jeunesse tunisienne » de Raja Amari , on a aussi un autre  film « Corps étranger », on a du mal à le financer, mais on va finir par le faire;  il y a aussi le film de Mohamed Ben Attia  «  Nhabek Hadi » qu’on va tourner avant l’été. Nous sommes également très fiers de la collection « Démocratie en chargement … » les quatre documentaires que nous avons produit : « C’était mieux demain » de Hinde Boujemaa, « Maudit soit le phosphate » de Sami Tlili avec Cinétéléfilms et « Wled Ammar Génération Maudite »  de Nasredine Ben Maati avec Propaganda Productions en salles actuellement et que je vous invite à aller voir. Le quatrième de Bahram Aloui sera prêt dans un mois que nous produisons avec Familia Productions.
« Après la révolution je voyais tous ces jeunes sortir et filmer, essayer de capturer l’image, cette image historique, je me suis dit c’est dommage on va finir par voir ce qu’on voit à la télé, alors que c’est des sujets forts qu’il faut travailler en amont pour qu´ils puissent rester des documents de référence.
Grâce à l’Atelier Sud Ecriture les sujets de « Démocratie en chargement… » Ont été travaillés, affiné, structuré, approfondi, leur fil rouge  jamais perdu de vue …et enfin vu le jour.

      FFD : En deux mots comment vous définissez la mode ?
DB : J’aime les choses confortables, intemporelles, bien coupées et dans de belles matières.
J’aime bien la mode des années 40-50. Aucune décennie  n´a pu supplanter la beauté des vêtements, de la déco, des coiffures de cette époque.