Fashion Week Haute Couture: Une ode à la tradition et…à l’Amour ! 

On dit souvent que la Haute Couture s’essouffle. On dit aussi que cette industrie, au passé prodigieux, se meurt. Obsolescence et passéisme, voilà ce qu’on colle à cette Cour, créée officiellement en 1864 par  Charles Frédéric Worth. On dit tellement de choses sur ce savoir-faire ancestral, un tantinet snobinard et qui a appris à végéter dans une bulle. Toutefois, cette Fashion Week est différente.

Elle a snobé les a priori, flirté avec le prêt-à-porter, squatté dans un lycée comme pour annoncer le règne (sans fin) des millennials bref, la Haute Couture a été liftée par Proenza Shouler, encanaillée par Maria Grazia Chiuri, rafraîchie par Rodarte et Giambattista Valli, satellisée par Iris Va Herpen avant de se transformer en mère nourricière par Karl Lagerfeld, médaillée de la Ville de Paris. Alors, la Haute Couture est morte, vive la Haute couture ?

Proenza Shouler ou les cool kids version  couture

Le jet lag n’a pas altéré  l’enthousiasme de Lazaro Hernandez et Jack McCollough, les deux têtes chercheuses de la griffe américaine et jeunes créa’ débordant d’inventivité. Si on flairait un business bien élaboré, la collection « Haute Couture » flirtait impunément avec le prêt-à-porter. Au programme: des sacs moumoutes, des crop top portés sur des ensembles aux couleurs rutilantes, un mix de black&white et des chaussures « futuristes ». Parlons justement de ces chaussures. Babouches ou sandales très nineties galbant la voûte plantaire, la chaussure vue par le tandem Proenza est tout sauf « commune ». Elle nous ferait même penser à l’éclosion d’une fleur, cette fois-ci arty,  anecdote intéressante qui signerait l’avènement d’une Haute Couture moins fantasmée et plus « réaliste ». Serions-nous en passe de découvrir une « pop » haute couture ? Suspense…

Giambattista Valli mentor de Rodarte ?

Ambiance bucolique et champêtre chez les deux griffes. Esprit garden party pour Valli qui a démythifié un drôle de Panthéon aussi frais que travaillé. On a pensé à Autant en emporte le vent, on a pensé aux robes surréalistes, aux couleurs de la météo, des saisons et de la nature de Peau d’âne bref, ce défilé est à mi-chemin entre la femme guerrière d’aujourd’hui, les sylphides d’autrefois et l’enfant qu’on était il y a quelques années. Une dégringolade en enfance pour une lady Valli, sensuelle, virevoltant dans un nuage de tulle et de transparence et enveloppée de végétal. Sublimation subliminale.

Une plongée au cœur du merveilleux qui a  mis en émoi un front row cinq étoiles tout en suscitant l’entrain d’une Diva très particulière, « aficionada » de la marque: Céline Dion. Un moment de spontanéité, de bonheur et de joie, loin de la cohue habituelle des défilés. Euphorie, amour et art, voici l’esprit de la mode.

Céline Dion love, love, LOVES the Giambattista Valli show, as the designer hugs Francois Pinault, his new backer – and Eurogirls have a glam fest

Une publication partagée par Suzy Menkes (@suzymenkesvogue) le

Rodarte, la perle de la Fashion Week :

Si Rodarte n’est encore qu’à ses premiers balbutiements dans la Haute Couture, elle a cependant fait sensation. Au menu de la griffe californienne ? Des silhouettes sexy, un tantinet ingénues et parfois »kitschounettes ». La couleur rouge a régné en « queen » avant d’être concurrencée par le rose voire par une palette arc-en-ciel. La marque a misé sur la fourrure, la tulle pour ne pas « déroger à la charte d’excellence de cette Fashion Week« , tout en apportant, comme son acolyte Proenza Shouler, une note dynamique et punchy. On avait droit à un néo-romantisme hyperbolique, à des volumes exacerbés, à des nœuds flanqués sur des ceintures dorées bref, le California Dreamin’ a honoré ses maîtres tout en gardant son authenticité et on ne peut qu’applaudir ces « génies » made in US.

Iris Van Herpen, audacieuse et pointilleuse 

Autre univers, autre « délire » et une prouesse comme on en voit rarement. Iris s’est constituée une « bulle », un jardin futuriste destinée à une élite. Chaque « vêtement » tisse en ce sens sa propre histoire. La jeune créatrice néerlandaise a banni les rayures lambda pour s’adonner à des ondulations en 3D. Illusions d’optique,  squelettes qui surplombent la chair, et de drôles d’excroissances en forme de bulbe (comme des connexions synaptiques), bienvenue dans la navette expérimentale d’Iris. Ici, pas de mode qui tienne mais de l’Art. Les mannequins semblaient débarquer d’un film de sci-fi. Mieux que le Cinquième Élément avec leurs franges courtes, les modèles incarnaient l’univers d’Iris, un univers qui n’est plus à réinventer mais à pérenniser. Chaque pièce n’est ni jamais pareille, ni tout à fait la même. Pris dans une espèce de lévitation, le « spectateur » retient son souffle pour une apnée jouissive. Le temps suspend son vol avec Iris…

Dior ou le dandysme chic

Certains parleront d’un esprit monacal latent mais nous, on a vu du néo-édouardien dans ce musée des Invalides. Clyde fusionnait avec sa Bonnie, tantôt ultra-féminine, tantôt fatale avec ses chaussures d’hommes/soldats (façon brodequins glamourisés) et un chapeau melon des plus masculins. Masculine ou féminine ? Tout est brouillé chez Maria Grazia Chiuri. Après la combi’ utilitaire, on change d’univers ou presque en compagnie d’une lady Dior parfois soldate, parfois Twiggy baby doll dans une robe en tulle, bustier et féerique avant de se transformer en teddy boy. Bourgeoise aux multiples facettes, elle s’encanaille, chamboule son présent, voyage dans le passé, s’aventure dans un « dédale » du combattant en revisitant le tailleur bar, attache ses cheveux à défaut de tout couper. Surprenante, zélée et parfois austère, la femme Dior ne manque pas de cran.

Décomplexée et dé-corsetée, elle déambule où elle veut, fait ce qu’elle veut, se couvre ou se découvre au gré de son humeur et sans rien perdre de sa superbe. Son meilleur ami n’est pas un kaki ou vêtement de camouflage  mais un gris qui se décline à l’envi. Maria Grazia redéfinit la sensualité, intellectualise le sexy et érotise la pensée. Ce qu’on retient ? Les femmes artistes sont délicieusement dangereuses.

Paris, je t’aime by Chanel

Chanel, c’est bien plus qu’un défilé, c’est une scénographie grandiose. On a eu droit ces dernières saisons à des mannequins « casquées » version Daft Punk couture, à une fusée pour « une Mademoiselle  C in the sky », prête à conquérir la voie lactée et puis, cerise sur le « macaron », on a découvert une Chanel Tower ou la Tour Eiffel revue par Karl alias le kaiser de la mode. Une ode à la ville des Lumières qui lui a valu la Médaille de la ville de Paris, titre aussi honorifique que symbolique remis par Anne Hidalgo (maire de la ville).

Autour de la mante de fer gravitaient des silhouettes très années 20. Brillantes, des chapeaux cloche enfoncés sur les têtes, les « demoiselles de Gabrielle » déambulaient en toute légèreté, nonchalantes et chaussées de cuissardes à effet vinyle. Les années vingt ont donc très vite swingué avec les seventies. Le Cabaret Voltaire s’est métamorphosé en Palace ou cette célèbre boîte de nuit où se trouvaient tous les noctambules dandys de l’époque…les styles se chevauchent, on voit presque défiler l’Histoire de Paris à travers chaque silhouette sous le regard nostalgique de Karl, ou l’éternel amant de Paris.

Chanel bride

Une publication partagée par Suzy Menkes (@suzymenkesvogue) le


Une robe de mariée blanche cette fois a parachevé ce spectacle (on aurait aimé qu’il se prolonge à l’infini) comme pour nous dire que Paris est une fête, un bal costumé éclectique, à l’image de l’érudition de Karl. Paris est cette ville « cascadeuse » et chic, encaissant tous les chocs, se relevant chaque fois et continuant de rayonner envers et contre tout. Karl a montré que la Haute Couture avait de beaux jours devant elle et ça, ça n’a pas de prix.

Comme un parfum de scandale chez Jean-Paul Gaultier 

Elles ont toutes répondu OUI à l’appel (scandaleux) de Jean-Paul Gaultier. Fidèle à sa réputation d’enfant terrible de la mode, le plus punk des créateurs français a grimé Coco Rocha en Cendrillon des temps modernes. Cette dernière a troqué carrosse, robe de princesse et pantoufles de vair contre un haut asymétrique (ou serait-ce une micro-robe déstructurée et aux dimensions XXL) et des cuissardes qui remontaient jusqu’en haut…des cuisses et dorées bien sûr ! Une mariée scandaleuse et joyeuse, qui dit mieux ?

Anna Cleveland, autre mannequin star des shows Gaultier a porté une combinaison moulante. Cette seconde peau, idéale pour un cabinet des curiosités, avait tout pour nous émoustiller: le rouge rehaussait l’argent, une touche métallique pour un kitsch cosmique. En voilà une qui n’a pas froid aux yeux. Bras gantés et démarche de déesse sur un cratère lunaire, ces « filles de joie » feront certainement la loi, l’hiver prochain. On est bien loin de la bienséance et des diktats de la mode. Exit bouilles adolescentes et corps rachitiques, chez Jan-Paul Gaultier, on cherche les gouilles, les dégaines, la différence pour mieux  célébrer le freak.

Winter is coming…quand on voit cette « fille » enneigée. Une jolie demoiselle qui enfonce un drôle de bonnet sur la tête, aussi imposant qu’une couronne. Le blanc devient vénal et se teinte de scandale bref, magnificence.

Chez Jan-Paul Gaultier, les robes doublent de volumes ou a contrario, s’ornent de tulles. Entre un free the nipples assumé (comme chez Vauthier),du rouge à profusion et une touche de sequins rose fuchsia, la fête risque de durer jusqu’aux aurores. Cette femme anti-bourgeoise, démesurée, baronne entretenue (sans doute) s’assume jusqu’au bout…des pédales. Mais ne vous méprenez pas: c’est bel et bien cette overdose de kitsch, de couleurs et d’anti-chic bien propret, inlassablement teintée de punk qui façonne depuis une trentaine d’années l’univers de Jean-Paul Gauthier. Scandaleusement belle est cette denrée aussi rare que Couture…

Cette Fashion Week Haute Couture sort du lot. Décontraction, joie, spontanéité, on est bien loin du snobisme d’antan. Tout le monde s’amuse, on rit aux éclats, on assume sa gaucherie, on va vers l’autre sans fard, on écrase les préjugés à coup de sandales dépareillées et on libère ses tétons. Voilà l’essence de la Haute Couture. Et surprise: même Anna Wintour a donné sa bénédiction pour amener un peu de gaieté dans une industrie qu’on croyait achevée. Alors, Free Fashion ?