Fashion Week jour 2 ou la Femme plurielle

Des silhouettes très féminines, une démarche et une assurance qu’on a déploré hier chez les mannequins, des créations audacieuses, du sex-appeal bref, de la féminité revendiquée, voici ce qu’on a vu hier ou du moins, ce qu’on en garde. Si la double collection Haute Couture/Prêt-à-porter de Ludovic Winterstan était une gifle philosophico-esthétique, on avait eu droit chez Alisha Studio à des « filles de joie ».

Alisha Studio:

A contrario de Brassens, « fille de joie » est ici à prendre dans son sens littéral. La femme Alisha est joyeuse et prône un vêtement à son image. Le rose, le jaune, le clinquant, tout un esprit « Diva/dolce chic », à la tunisienne via des motifs qui nous ont rappelés ceux portés par nos aïeules bref, du sexy tunisien modernisé à coups de crop top et de col bardot, c’était sensuel, c’était so Alisha. Les mannequins affluaient telles des déesses. Port altier, épaules dévoilées par-ci, ventre joliment dessiné par-là, les pièces mettaient en valeur un érotisme qu’on cherche souvent à renier. Le noir était le grand absent de ce défilé mais les silhouettes restaient imposantes, sensuellement brutales et absolument langoureuses. Cette collection en un mot ? Désirable.

La « Alice » fraîchement grandie de Achref Baccouche:

Deuxième défilé et une atmosphère a priori plus régressive mais presque aussi joyeuse que chez Alisha. Du Gigi L’amoroso suivi d’un Je t’aime ye Tounes pour un défilé brandissant un drapeau cosmopolite. Toute limite culturelle a été abolie pour cette Alice qui flâne dans le monde, au gré de ses envies. Parlons d’ailleurs de la néo-Alice. La petite fille qui a alimenté notre enfance, nous abreuvant de rêveries, éternelle victime d’une étourderie d’enfant est aujourd’hui devenue femme. Si les créations de Ashref sont difficiles à porter, elles nous ont cependant permis de fouiller dans notre boîte à souvenirs et de réfléchir. Lewis Caroll aurait-il prédit une réappropriation aussi audacieuse de son oeuvre ? Le point commun entre les deux artistes, c’est bel et bien  l’oscillation entre les ténèbres avec des personnages/mannequins vénéneux, la part d’ombre d’une femme pas aussi lisse qu’on ne le pense et une jovialité enfantine. Du noir et du blanc, du virginal et du fatal, du floral et du rocailleux, le paradoxe complémentaire de deux cygnes… bref, une Femme Nature rebelle sous des airs domestiqués. Si l’exubérance était au rendez-vous c’est certainement pour mettre les « pendules à l’heure c’est-à-dire la démesure instinctive et a-chronologique de la femme, bref, tout ce qui fait son insaisissabilité. Aujourd’hui, Alice ne tombe ni ne trébuche mais elle avance, de son plein gré, vers et dans un monde volontairement enchanté, ouvert. Le choix, voici ce qui manquait à l’Alice Originelle.

Jihene Bejaoui et Sarah Sakri: une chanson « rock’n’roll » douce ?

Ces deux défilés se font écho. Ambiance érotique, très rock’n’rebelle chic, presque une première pour nous. Si certains disent que le rock est sur-mort, il signe grâce à ses deux créatrices un revival détonant.

Jihene Bejaoui et son Apollonide:

Jihene Bejaoui c’est le cinéma de Bonello transposé sur un vêtement. Le noir abondait pour se décliner à l’envi. Fluidité et transparence, un encrier grandeur nature et des femmes quasi fatales, tout un monde qui va à contre-courant de la phallocratie ambiante. Chez Jihene Bejaoui, la femme règne sans vergogne, en solo. Indépendante, cette dernière montre audacieusement une jarretière, signe d’une sensualité exhibée, comme une invit’ à un déshabillage, un stimulus manifeste et manifestée pour mieux s’installer. Des idées « poids lourds » se sont greffées sur des silhouettes moins fluettes, plus femme. Une inspiration très Yves Saint Laurent subtilement mêlée à des courbes orientales. Jihene a, semble-t-il, crée le noir exotique. Quelques pièces, aussi dentelées que sexy, ont commencé à apparaître après cette déclaration d’amour au black. Le rouge a concurrencé son complice pour mieux s’imposer. Bref, loin d’une rencontre fortuite entre deux couleurs foncièrement stendhaliennes, cette collection corrobore l’idée de libre arbitre chez la Femme. Anti-folklorique et loin des clichés, le sexy devient aussi cosmopolite que son vecteur: une femme du monde.

Quant à Sarah Sakri

Elle a misé sur une micro-culture qui glisse vers un mind punk. Le punk a justement regagné ses lettres de noblesse avec des pièces à la construction ultra-significative: collants troués, cuir à profusion et cohabitation parfaite entre différentes matières. Cuir et tulle, sequins métallique et du noir, la toile de fond de cette collection, une idylle tumultueuse à la Sid/Nancy et un univers fascinant qui sort de la sphère de l’underground, bref, une merveille pour tout amateur du rock nerveux des seventies. Des pas scandés, quasi robotiques comme pour annoncer une mutinerie « contrôlée ». Elle a beau être une rockeuse endurcie, la femme Sakri garde son calme, en vraie punkette « réfléchie ». Sublimation parfaite des corps guidée par une musique aussi électrisante, de quoi donner des frissons aux plus puritains d’entre nous. Force et assurance, voici deux mots suspendus sur toutes les lèvres. Une collection qui nous a fait de l’œil et qu’on s’empresserait de porter parce qu’elle nous incarne à la perfection. Pas de fausses notes pour des pièces qui exigent un retour de la gratte.

L’Académie des jeunes créateurs de Sidi Bou Said: la surprise de la soirée :

On avait beau détaillé le programme officiel de la Fashion Week, ce défilé n’y figurait pas. Bluff ou réelle surprise ? Pris d’assaut par des créations intéressantes, on n’avait plus le temps pour tergiverser ou pour tenter d’élucider le mystère de ce mini-défilé. Des couleurs à l’image de  Sidi Bou Said ressortaient pour insister sur un ancrage atemporel. On avait l’impression d’avoir « déjà vu » ces robes, ce col claudine ou encore cette jupe trapèze et même cette tunique à pompons, où le « flashy » s’est amusé à « funkyser » l’austérité du noir. Un début prometteur pour une jeune création qui reste encore dans l’inspiration pure. Or, on a décelé du potentiel dans certaines pièces très High School, preppy « version tunisienne », l’envie de sortir d’un certain moule et de laisser éclore toute sa créativité. On voit tellement loin pour ces designers en herbe, fignolant un puzzle un peu plus mainstream que personnel…on ne vous en dira pas plus mais on espère que ces premiers balbutiements créatifs ne tarderont plus à se dé-corseter pour prendre leur envol.

Check-point:

De l’émotion, beaucoup d’émotion s’est dégagé de chaque pièce. Entre l’euphorie, la jubilation et la dysphorie, ces créateurs ont fait le tour de nos états d’âme, passionnés, passionnels mais aussi torturés. Un catwalk qui a basculé en un divan de psy très fashion pour une psychanalyse du vêtement mi-arc-en-ciel mi-back to black.