Fatma Oussaifi : Le Tango, une véritable cure de développement personnel, c’est l’expérience sociale de l’intime.

Danseuse et professeure de Tango; Fatma Oussaifi est née à Tunis où elle entame sa carrière par une formation en ballet classique et Modern Jazz; puis en se rapprochant à d’autres disciplines comme le néoclassique et les danses latino-américaines et de société.

En 2013, Fatma Oussaifi crée « Résidence Tango », une plateforme d’enseignement et de création autour du Tango Argentin.

FFDsigner est parti à la rencontre de cette Tanguera, pour vous faire découvrir un monde fantastique, qu’elle appela ‘’ Hugland ’’…

FFD : Qui est Fatma Oussaifi ?

La question que je redoutais le plus. Je préfère laisser les autres réponses parler de moi. (rires)

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FFD : Quand et comment avez-vous découvert cette discipline ?

En 1999 grâce à  »Tango » le film de Carlos Saura. On ne pouvait pas mieux tomber en termes de photographie, ce qui a fixé d’ores et déjà sur ma rétine des prises de vue de maître. Je le redécouvre en 2004 en me glissant dans le milieu du tango parisien et en découvrant les milongas*, cet espace-temps nocturne, à mes yeux, incomparable. Cinq ans passent et je le redécouvre encore en 2009 à Buenos-Aires, année de mon premier voyage en Argentine et là je connais « La » Milonga, 10 ans après le premier contact visuel, le charme avait opéré, plus de retour en arrière possible…

Milongas* : bal de tango

FFD : Comment vos parents ont réagi face à votre décision d’entamer la carrière de Tangueras ?

Je pense qu’on ne découvre pas que son enfant est épris d’une passion comme on tombe d’une chaise, de façon soudaine et inespérée à moins d’être totalement opaque ou de vouloir volontairement en détourner le regard, ce qui n’a heureusement pas été mon cas. La frontière entre la passion et la carrière est très fine et si on la franchit c’est avec un brin de folie et une bonne dose d’inconscience.

En être pleinement conscient relèverait d’un immense courage car il s’agit de tout sauf de ce qu’on peut nommer une carrière bien tracée. Faire carrière dans le tango n’a donc pas été une décision réfléchie prise à un temps ‘T’ appuyée par un cursus de conservatoire, un diplôme…etc. De part le fait qu’il est une danse sociale et non académique. Il y a eu des détours de la vie, quelques opportunités puis la confiance de se laisser guider, un peu comme dans la danse en somme.

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FFD : Quelle est votre propre définition du Tango ?

Imaginez un monde fantastique qu’on appellerait « hugland » où vous ne communiquez avec les autres qu’à travers des « abrazos »* : étreintes fermes ou douces, langoureuses ou toniques selon ce dont on parle. Vous n’avez nul besoin de mots, ni la nécessité d’en savoir davantage sur votre interlocuteur au delà de ses opinions ou sentiments en rapport avec la conversation. À travers ce contact physique cœur à cœur, la tête placée dans le creux entre l’épaule et l’oreille de votre interlocuteur, les yeux n’ont pas à fuir, le dialogue est direct, pur, sans gène et l’intimité se place sans équivoques.

Chaque conversation est unique et s’enrichit d’un vocabulaire de mouvements. Loin de la cacophonie des mots, l’écoute est plus active et l’échange plus harmonieux.

Dans « hugland », le touché n’est pas tabou, s’enlacer est aussi naturel que de se serrer la main dans notre monde. Ici, certains se sont essayé à la « hug therapy », manifestation plus connue sous l’appellation de « free hugs » qui à un certain moment a fait le buzz sur les places des villes et sur les réseaux sociaux.

Le langage corporel est nettement plus franc et sincère que le langage parlé qui lui peut se cacher derrière euphémismes ou tournures de phrases.

Le corps ne ment pas. Communiquer par le corps permet de se montrer à nu, avec assurance ou vulnérabilité, laissant place à l’expression du doute ou à l’état de grâce. Il permet surtout la connexion avec soi-même, avec le centre vital de chacun et avec les émotions les plus enfouies.

Le Tango est une véritable cure de développement personnel, c’est l’expérience sociale de l’intime.

Abrazo* : étreinte / bug

FFD : ‘’Urban Tango’’ est une Co-écriture que vous avez réalisé avec votre ami et cinéaste argentin Juan Sebastian Torales. Quel était le but de ce projet ?

‘’Urban Tango’’ est né d’une ballade avec Juan dans les rues de Paris où nous nous sommes connus en 2007…. Tous les deux férus d’architecture urbaine, ce projet a naturellement pris comme décor, le pont du métro aérien du quartier de la chapelle, les anciens frigos parisiens, un loft désaffecté et les rues de Ménilmontant.

Les promenades se faisaient fréquemment caméra à la main et des images en sortaient. L’écriture est souvent venue bien après, parfois même pendant le montage comme dans le cas de « TangoTag ».

FFD : Était-ce dans le but de vulgariser cette discipline ou est-ce une façon de transcender cette danse ‘’De Salon’’ ?

Sans volonté ou conscience préalable d’une quelconque vulgarisation du tango (qui n’a d’ailleurs nul besoin de nous pour se faire connaître) ‘’Urban Tango’’ à été l’envie d’un moment, de jouer à traquer les codes.

Oui le tango peut être dansé en pantalon et pas nécessairement en jupe fendue et collants résille, oui le tango peut être dansé sur du bitume et pas uniquement sur des parquets bien lustrés, oui le tango peut être dansé à la lumière du jour dans une gare routière et pas seulement dans des ambiances feutrées et lumières tamisées…Oui le tango peut raconté plus qu’une étreinte passionnée. Enfin, le tango peut exister en dehors des murs et puis non les roses rouges entre les dents n’ont rien à faire là-dedans.

Le tango ne peut pas se cantonner aux salons, c’est une danse sensuelle et rebelle dont la force tranquille repousse les murs, déborde des fenêtres et enjambe les balcons.

FFD : Vous avez fait du Tango votre sujet de Master de Sciences Politiques et Sociales…

Oui, en effet, mon sujet de Master 2 porte sur « Le Tango et la politique, Entre Censure, Propagande et Récupération »  et prend lieu depuis l’origine du genre vers la fin du XIXème siècle jusqu’à l’avènement du péronisme au milieu du XXème siècle.

FFD : Et si Vous nous Parliez de ‘’Tango et Pas Perdus’’ ?

‘’Tango et Pas’’ perdus est un spectacle de chant, danse et création vidéo co-écrit en 2014 avec la chanteuse de tango et amie Ana Karina Rossi qui est un parcours entre les différentes situations que le tango nous fait vivre.

C’est l’histoire (ou les histoires) de deux femmes et d’un tango. En voix et en pas, elles entrevoient leurs trajectoires passées à travers lui et en lui, se reconnaissent et se retrouvent. Et puis un homme, qui au détour d’une scène pourrait être le tango lui même. Un trio qui communique en corps et en mots. Ils se cherchent, se repoussent et se perdent mais le tango les retrouve sans cesse et les réunis.

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« Tango et Pas perdus », est une fresque chantée et dansée des mots et des maux du « milieu » mais aussi de ses bonheurs furtifs. Le tango apparait comme le prisme des relations humaines. Du haut de ses talons aiguilles, il est hautain, fier et flatteur d’égos, mais dans l’intimité de ses « abrazos » il se fait réceptacle d’images infinies plus touchantes les unes que les autres et terriblement quotidiennes, il est et sera toujours vecteur d’émotions.

C’est enfin un spectacle qui observe le tango sous toutes ses formes artistiques : musicale, chantée et dansée mais également en poésie et théâtre des relations humaines. Il reflète l’universalité d’un art qui sait jouer des émotions et qui le temps d’un « Abrazo » repositionne les danseurs en couple et crée l’intime.

FFD : En 2013 vous avez crée ‘’Résidence Tango’’. En quoi cela consiste ?

Résidence Tango est une plateforme d’enseignement et de création autour du Tango Argentin. Elle dispense des cours réguliers à Tunis et à Paris, selon un agenda annuel. On y organise des pratiques et des milongas*.

On invite aussi des danseurs de tango de tous bords pour animer des stages et proposer des spectacles, en France mais également à Tunis, où le Tango n’est pas encore vraiment connu du grand public et où il est plus qu’important de faire partager différentes sensibilités et pédagogies d’enseignement en vue de faire agrandir et murir la communauté de tango locale. D’autre part, Résidence Tango propose un volet événementiel de spectacles de danse et de musique à durée étudiée pour des agences de communication.

Et enfin, c’est une plateforme de création, ou de résidence de création ; elle a hébergé « Tango et Pas perdus » en 2014, et elle produit « Orientango » l’actuel projet de spectacle pour 4 musiciens, une chanteuse et un couple de danseurs.

Pour toute information concernant les cours, stages de tango à Tunis contactez les à travers leur site web ou leur page Facebook. (Prochaine initiation au tango les 4 et 5 février).

Milongas* : bal de tango

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FFD : Buenos-Aires, Paris, Suède, Madagascar ; mais aussi Tunis, Radés, Sidi Bou Said, La Marsa…Comment expliquez-vous cet attachement à la Tunisie, vous qui êtes sollicitée ailleurs ?

Quand on se passionne par une discipline qu’elle soit sportive, artistique ou autre on veut la voir grandir, on veut la partager avec les personnes qu’on aime et avec lesquelles on a en commun une certaine sensibilité, et on veut surtout pouvoir la pratiquer chez soi.

J’ai fait mes premiers pas de tango à Tunis en 2001 et 2002 et bien avant de partir pour Paris j’ai donné des cours entre 2003 et 2006 à l’espace de danse Ikaa à Bab Saadoun, à l’époque sans vraiment de pédagogie d’enseignement de la danse et encore moins l’idée qu’un jour j’en fasse mon métier. Je l’avais fait comme une évidence, dans le but de pratiquer moi-même (il n’y avait pas de cours réguliers de tango à l ‘époque) et dans une volonté inconsciente de planter une graine qui aujourd’hui a germé et forme une communauté de danseur et danseuses passionnés.

Le tango est actuellement, et surtout depuis sa consécration en patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2009, dansé partout autour du monde. Grâce au tango j’ai découvert l’ile de la Réunion, Madagascar et les hivers scandinaves. Je n’aurais jamais cru un jour avoir la chance d’enseigner le tango à Tulear à quelques kilomètres du canal du Mozambique et la neige n’était pas mon terrain de jeu favori. Et pourtant, j’ai adoré Copenhague et je retournerai bien revoir les Baobabs.

Le tango est voyageur, immigré et chante souvent la nostalgie de la terre natale et des origines. Il contamine de son âme voyageuse mais aussi de ses nostalgies.

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FFD : Quels sont vos prochains projets ?

Notre actuel projet est un nouveau spectacle de tango qui mêle Musique, chant, danse, et création vidéo.

Je dis notre, car je m’associe d’un coté à un quartet de tango basé à Paris, plus spécifiquement à un pianiste arrangeur argentin et de l’autre à un producteur de cinéma tunisien; pour la création de ce spectacle qui est parti d’un répertoire de chansons classiques arabes (souvent des tangos arabe, d’ailleurs de Abdelwahad, Ismahane et Lili Boniche entre autres ) arrangées au tango et pour lequel j’ai écrit une trame qui met en scène un couple de danseurs de tango dans un pays arabe post printemps-arabes.

Ce projet est en phase de montage, de recherche de financement et sera prochainement en campagne de crowdfunding.

FFD : Un film, une chanson et une vidéo pour me donner goût à m’initier au Tango ?

Un film : La production docu-fiction la plus récente sur le tango; sur un couple qui a fait l’histoire du tango en argentine et dans le monde; Maria Nieves Rego et Juan Carlos Copes. Et puis un autre film tout aussi beau « La leçon de tango » de Sally Potter sorti en 1992.

Une chanson : Le penchant pour un tango plus qu’un autre, dépend du moment, de la saison, de l’humeur et de la phase de vie de chacun à un moment précis. En ce moment je dirai ‘’Cascabelito’’ (Pugliese Maciel)

Une video : Gavito y Geraldine qui dansent à la Viruta

FFDesigner : Merci Pour votre disponibilité, à bientôt !

Fatma Oussaifi : Merci à vous.

Contact : mail : residencetangotunis@gmail.com
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