La sorcière fascine-t-elle autant qu’elle ne fait peur ?

On la retrouve dans la quasi-majorité des contes de fées. Son nez crochu, son chapeau haut-de-forme et son rictus diabolique ont longtemps bercé notre enfance avant de devenir des stéréotypes sur lesquels s’est modulée notre adolescence. On parle évidemment de la figure de la sorcière, cette femme qui intrigue par sa puissance et qui bride les règles sociales.

Sorcellerie et pop féminisme

L’une des premières sorcières qui nous vient à l’esprit est Samantha de la série américaine des années 60 Ma Sorcière bien-aimée. Le synopsis est mince : une sorcière tombe amoureuse d’un mortel qui l’oblige à laisser-tomber la pratique de la magie, chose qui déplaît à sa mère. Or, au-delà de la minceur de l’intrigue, ce schéma, ponctué de scènes loufoques et de situations « abracadabrantesques » et non dénué de militantisme. Jean-Pierre, l’époux de Samantha serait l’incarnation de l’ordre établi voire du patriarcat. Quand on sait à quel point la société nord-américaine a été puritaine à cette époque, on se dit que l’image de la femme au foyer –incarnée par cette sorcière- qui obéit à son mari est une manière de conserver les bases de l’institution du mariage. Mais Samantha est une sorcière et ce, bien que son mari ne tente, à tous les coups de la reléguer au rang de simple épouse donc, de réduire son pouvoir. De plus, sa mère, une rousse flamboyante jouée par la délicieuse Agnes Moorehead essayait, par tous les moyens d’éloigner ce « mari » de sa fille. Ce scénario est censé reproduire la lutte des femmes ou du moins, à amorcer une lutte « féministe » qui irait à l’encontre des valeurs communes c’est-à-dire du conservatisme ambiant et ce, à coup de baguettes magiques. Bien plus engagée de cela ne puisse paraître, cette série a ouvert une brèche dans le milieu du pop féminisme bien avant qu’on commence à discourir sur les droits fondamentaux des femmes –la liberté, justement, de ne pas être réduite au statut de femme aux foyer-. S‘ensuivront des productions plus audacieuses et frontales comme la série pour ados/jeunes adultes, Buffy contre les vampires et Charmed. Là encore, il s’agira de déconstruire les notions de genres d’une part, via des personnages homosexuels –Willow est la première sorcière lesbienne dans l’histoire du petit écran. Son personnage deviendra de plus en plus autonome au fil des saisons- et d’autre part, de mettre l’accent sur la notion de sororité entre filles, via la série Charmed. Ayant des caractères aux antipodes les uns des autres, les sœurs Halliwell se disputent souvent avant de trouver un terrain d’entente via le dialogue. La sorcellerie joue aussi un rôle dans ce sens puisqu’elle est réunificatrice. C’est grâce à leurs pouvoirs que les trois sœurs sont soudées et invincibles.

Porno sorcière

Dans une optique plus trashouillarde, on peut citer le punk, qui constitue un substrat à la sorcellerie. En effet les punkettes sont décrites comme « les chiennes de l’enfer » -par Johnny Rotten, l’ex-chanteur des Sex Pistols- ou décrites par Virginie Despentes comme des « sorcières sexuelles » vu leur voracité sexuelle et leur envie de domination perpétuelle. Virginie Despentes poussera le vice jusqu’à mettre sur le même pied d’égalité les sorcières, ces femmes affranchies les codes et des mœurs sociaux et les travailleuses du sexe, des femmes qui choisissent de jouir librement de leur sexualité –certaines du moins-, passant ainsi de la posture de la femme précaire et menacée à celle de femme forte, dominante voire menaçante pour l’ordre « masculin ». Dans les travailleuses du sexe, Despentes postule que les hardeuses –les actrices de films X qui jouent dans des scènes extrêmes- ont choisi d’avoir une sexualité « d’homme. Pour être précise : elles se comportent exactement comme un homosexuel en back-room » (King kong Théorie). Se mesurer à l’homme voire devenir son égal sur le plan sexuel –le sexe est une forme de pouvoir- donc politique –puisqu’on est dans un inversement des codes entre dominanT et dominéE- fait de la hardeuse une anti-femme dans le sens social et institutionnel du terme. Cette dernière bafouerait ainsi une cartographie sociétale ayant pour fondement des bases économiques, politiques et religieuses. Cette déstabilisation, apportée par la hardeuse est la même qu’a apportée la sorcière qui vivait, elle aussi, au ban des sociétés moyenâgeuses. Toutefois, si avant, on brûlait vives celles qui représentaient une menace pour les valeurs communes d’une société, aujourd’hui, on les stigmatise via la parole, troquant ainsi le bûcher contre une plume acerbe.

Sorcière bien sapée

L’artillerie vestimentaire de la néo-sorcière est aujourd’hui incarnée par l’insta-girl Deaddsouls ou encore par le groupe post-Riot Girls Revolution Style –un mouvement de punk féministe états-unien axé sur le look- Dream Wife. Mais si Deadsouls est ancrée dans la mode, le groupe anglais Dream Wife, qui, par l’ironie de son nom, cristallise d’emblée son état d’esprit anti-femme au foyer, pro-putain et sorcière sociale-. Deam Wife parle d’amour, de magie, d’amitié voir « de sororité » et met en avant une esthétique mi-lolita mi-punkette déchaînée, héritée de la génération de Courtney Love –l’ex-femme de Kurt Cobain et meneuse du groupe de post-punk. Rock garage Hole-. Or, la palme de la figure de la sorcière dans la musique, stylistiquement parlant, reviendrait à Siouxie Sious du groupe goth wave/post-punk Siouxie and the Banshees. La jeune femme revendique son droit à refuser l’épilation –elle n’hésite pas à montrer des aisselles poilues-, n’a pas peur de la provoc –elle arbore un brassard avec une croix gammée- et joue la carte de l’excentricité vestimentaire à fond. De même pour la chanteuse Poly Styrene qui rugit à chacune de ses prestations, pousse des cris perçants et nous fait ainsi penser au cri d’une furie. Enragée, violence, virile, féminine et masculine à la fois, ces « sorcières modernes » incarnent, bon gré mal gré, l’imagerie de la sorcière tout en gardant une part d’authenticité.

Aujourd’hui, il ne suffit pas de savoir lire une incantation en latin pour prétendre au titre de sorcière. Les sorcières sont des femmes libres et libertaires, à la pensée illimitée, qui essaient avec la parole –chantée, écrite ou illustrée- de faire bouger les lignes.