Née / نا l’enseigne mode qui doit tout au monde du design : Portrait d’un designer polyvalent

Vous connaissez sûrement Né à Tunis, cet univers coloré et original dont nous avons déjà parlé. Derrière cette success-story, se cache un jeune designer aux airs presque dada : Chems Eddine Mechri.

Après Né à Tunis, Chems Eddine a décidé de s’offrir une place dans le monde de la mode et ce fut la révélation ! Née /  نا, son nouveau projet, offre une panoplie de créations tout aussi impressionnantes qu’originales qui allient tradition et modernité. Si la majorité des pièces est conçue avec des tissus et des motifs directement empruntés à l’artisanat tunisien, le génie de Chems fait qu’elles peuvent être portées de jour comme de soirée. Grâce aux couleurs vives et aux coupes très modernes, l’artisanat semble être remis au goût du jour.

Nous sommes allés à la rencontre de ce designer aux mains de fée et qui a su intégrer le monde de la mode de la plus belle des façons.

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1/ Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Chems Eddine Mechri, Je suis designer produit de formation et actuellement chercheur et enseignant de design. J’ai lancé mon enseigne Né à Tunis en 2005, et à travers les collections de produits que je dessine j’essaie de rendre hommage à nos richesses en matière de ressources et de savoir-faire. Né à Tunis est une brand présente en Tunisie et dans plusieurs pays du monde. Elle encourage l’usage des matériaux naturels comme la fibre végétale et met à l’honneur les techniques anciennes telles que la dinanderie. Depuis un an, je me suis lancé dans le fashion-design en lançant une nouvelle enseigne : Née de Né à Tunis.

 

2/ Pourquoi e / نا ?

Même si Née l’appellation française interpelle et peut faire le lien avec Né à Tunis (la brand initiale) je crois que l’intérêt majeur de ce nom de marque réside dans sa version arabe : نا

En effet, ce choix relève d’une revendication identitaire. Il y a différentes manière de dire JE en tunisien. Na, Naya, Ana, Anaa, Anaya, Ani, Anii… et j’ai remarqué que nombre important de personnes tiennent à leur accent, à leur dialecte : ces éléments culturels qui les caractérisent et font leur singularité. Et même s’il est communément admis que « Ana » est la manière citadine et chic de se présenter, cette résistance à sa généralisation relève selon moi d’un choix conscient de s’assumer et s’imposer face à la standardisation.

نا revendique une personnalité propre à chacune et à chacun. Elle émane de cette force que nous avons de nous approprier notre culture et nos particularités bien qu’encrés dans notre réalité. Ceci se traduit quant à nos collections par l’expression de nos richesses en matière de ressources, de savoir-faire et de culture immatérielle à travers les formes et couleurs, les coupes et les graphismes que nous employons.

 

3/ Commuent vous êtes-vous passionné pour la mode et à quel moment avez-vous décidé commencer votre projet ?

De par ma formation initiale de designer produit, j’ai pu intégrer ou fédérer depuis très longtemps des actions où j’étais amené à m’attaquer à des profils de produits différents. J’ai ainsi travaillé dans le design industriel, celui du packaging et le design artisanal. La mode m’a toujours passionné mais je n’ai pas pu m’y lancer plus tôt par peur de me disperser. J’ai préféré me consacrer à l’enseigne Né à Tunis dans à travers deux volets : le lighting et les meubles d’appoint et assises en fibres végétales. Aujourd’hui je considère que ma pratique du design commence à murir, et que je peux retrouver mes amours d’il y a dix ans, recommencer à diversifier les approches et ainsi retrouver la fraîcheur du jeune designer que j’étais. C’est suite aux encouragements des amis et quelques clients pour qui je réalisais des vêtements et accessoires mais j’ai décidé qu’il est temps de tenter ma chance. De manière générale, je suis pour une approche globale du design, sans compartimentation ni limites. Une approche qui tolère le risque et qui en fasse un moteur de son activité.

 

4/ Parlez-nous de cette transition entre Né à Tunis et Née, y-a-il un fil conducteur qui persiste ou s’agit-il de deux aventures complètement différentes ?

Depuis 2005, j’ai initié nombre d’approches collaboratives avec des artisans tunisiens dans les régions, et j’ai animé des dizaines de workshops en design dont ont bénéficié des communautés d’artisans qui maitrisent un savoir-faire certain mais qui n’arrivent pas à vivre de leur activité. Atteindre les objectifs de ces partenariats et workshops impliquait une redéfinition des techniques ancestrales et des profils de produits réalisés. C’est dans ce sens que les collections de Né à Tunis se sont diversifiées et enrichies. Et c’est dans la suite logique des choses que ma pratique de cette approche m’a conduit au design du vêtement et de l’accessoire. Et c’est avec ces mêmes communautés d’artisans que je continue à travailler pour les collections de Née.

L’éthique, la mémoire des lieux et la culture, les aspirations et les attentes sont les mêmes que l’on parle de Née ou de Né à Tunis.

5/ J’ai vu des inspirations tunisiennes dans vos collections qui n’est pas sans rappeler la touche artisanale et les matériaux que vous utilisez dans vos créations de Né à Tunis, est-ce le même processus d’inspiration ?

Oui. Je suis habité par le désir de laisser transparaitre des aspects de notre identité à travers des expressions des plus actuelles. Je ne vois pas de contradiction à ceci. Je suis sensible aux nouvelles tendances comme aux manières les plus spontanées d’exprimer l’ethnique, l’identitaire et l’ancestral dans leur essence propre. Le résultat en est des collections de produits résolument modernes avec un je ne sais quoi qui permet de les contextualiser, de les apprécier selon des codes qui semblent familiers.

 

6/ La broderie est l’une des techniques les plus présentes dans vos créations. Pourquoi ce choix ?

La tendance actuelle est la broderie. Et j’ai peut être envie de mettre an avant ce savoir-faire pour promouvoir celles et ceux qui le détiennent. Mais pour moi la question dépasse l’engouement pour une technique. Je suis sensible à une esthétique. Et si ceci passe maintenant par la broderie entre autres techniques, cela passera peut être demain par un recours à d’autres solutions et finitions, tel que le collage, la peinture, l’assemblage…

7/ Peut-on considérer la broderie comme une marque de fabrique pour Née/ نا comme la halfa l’a été pour Né à Tunis ?

Non il s’agit simplement d’une technique et d’un matériau que j’aime mettre en avant. Ma pratique du design dépasse ceci pour questionner l’efficience des approches et des objets au-delà des matériaux et des procédés employés. La marque de fabrique pour Née, comme pour Né à Tunis, sera –je l’espère- une esthétique et un style qu’on leur reconnaîtra.

8/ Peut-on parler de « Design thinking » pour vos créations dans la mesure où elles répondent à un besoin, celui d’une mode alternative made in Tunisia et moderne à la fois ?

La femme Née est une femme affirmée, courageuse qui sait dire non et résister à la banalité de ce qu’on lui donne à voir et à vivre. C’est une femme qui n’a pas honte de se chercher, de puiser dans son identité. C’est une femme qui n’a pas peur d’expérimenter de nouvelles choses, s’essayer à de nouvelles modes.

9/ Quelle serait LA collaboration dont vous rêvez ?

Des collections avec un ou des artistes contemporains d’ici ou d’ailleurs. Exposer ensemble dans un lieu prestigieux (ou pas prestigieux du tout mais avec un public fou pour suivre l’expérience)

Cela permettra peut-être d’instaurer une culture de l’objet design. Je ne prétends pas être un fashion designer ni être capable de concurrencer les noms existants et reconnus mais si ma pratique peut dénoter d’une nouvelle approche et d’un nouveau regard porté sur la mode en Tunisie, je serai content. Dans ce sens, collaborer avec les fashion designers tunisiens reconnus serait un must. Cela prouvera qu’il existe différentes manières d’aborder une même pratique et un même socle commun fait de rêves, de possibilités et de matières.

10/ Une égérie qui pourrait représenter Née ?

Kenza Fourati, Hana Abdessalem… deux bombes tunisiennes qui représentent tellement bien cette image que j’ai de la femme tunisienne. A la fois sophistiquées et authentiques, elles sont un brin de mystère que j’apprécie énormément !

11/ Vos lieux préférés à Tunis ? Y a-t-il des endroits qui peuvent vous inspirer pour les collections à venir ?

La Médina de Tunis avec ses sombres ruelles et ses trésors cachés qui y résident, insoupçonnables et mystérieux. Les palais anciens, la manière dont les gens décorent leurs balcons et les marches devant l’entrée de leurs demeures. Cette spontanéité pleine de charme et de génie à peine voilée. L’année dernière j’ai dessiné une collection très kitsch (qui a beaucoup plu) en m’inspirant des pots et des vases décorés avec des paillettes jonchant de part et d’autre le sol aux bords de la route menant à la ville de Kairouan. Je me rappelle qu’au départ, ces objets m’avaient choqué par la laideur qu’ils dégagent et le mauvais goût que je pouvais leur trouver. Puis le dégout a cédé la place à la curiosité, à la tendresse puis à l’émerveillement.

12/ Trois personnes qui vous inspirent au quotidien ?

Une seule : Mon fils qui apprend la vie, qui découvre son environnement et le monde qui l’entoure. J’admire le regard émerveillé qu’il porte sur des choses qui ne suscitent plus rien pour moi. Avec lui j’apprends à regarder les choses différemment. Avec moins de lucidité.

13/ Pour revenir à Née/ نا, Préparez-vous une collection Printemps/Eté 2018 ? Que pourriez-vous nous en dire ?

Oui. Avec des étoffes des années 1950-1960. Très éclectiques et avec beaucoup de mélanges de matières.

14/ Les bijoux et en particulier les colliers imposants, à caractère sont de véritables pièces maîtresses pour vous. Pourquoi ? Et pourquoi ce penchant pour l’encombrement dans la fabrication de la pièce qu’est le collier ?

Mes colliers ont du caractère. Ceux en argent sont perçants de justesse, agaçants même. Ils sont nets, intelligents, parfois minimalistes. Ceux en fibre végétale sont une invitation au voyage. Une escapade nocturne. Une aventure sans lendemain, frivole, folle, assumée. Ils sont riches, indisciplinés, aux référents multiples, parfois sans repère clair. Et cette impertinence leur est chère. Comme à celle qui les aura.

15/ Avez-vous des conseils aux jeunes designers qui rêvent d’avoir leurs propres projets ?

Osez !

16/Un projet à nous dévoiler ?

Des évènements que je commencerai à lancer dans ma boutique, coté Lycée Cailloux bientôt. Et auxquels seront conviés designers et médias.

Et le rendez-vous incontournable : le salon de la création avril mai 2018. Plusieurs surprises vous y attendront.