Pourquoi ne pas s’habiller Tunisien?

L’industrie textile a historiquement gardé une place importante dans l’économie tunisienne, mais l’installation de nouvelles marques internationales sur la scène nationale a détrôné le produit local en le battant en termes de prix et en proposant des collections plus élaborées et surtout plus attrayantes en termes de design et d’innovation.

Le produit tunisien pourrait-il donc reprendre du poil de la bête face à ces géants du prêt-à-porter ?

Le textile en Tunisie a été essentiellement prédestiné à l’export, du tissu, aux produits semi-finis jusqu’aux pièces les plus élaborées qui seront acheminées vers l’Europe où ils recevront leur griffe officielle, très peu d’industriels se sont aventurés sur le marché local, mais ceux qui ont survécu ont pu montrer en plus de leur ténacité un sens de l’affaire tuniso-tunisien qui assure leur survie.

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© Photos 1 & 2, Sabri Ben Mlouka pour Lyoum.

Nous avons demandé l’avis de quelques lectrices pour savoir si elles achètent Tunisien… comment et pourquoi ?

Amel, jeune cadre dynamique, fervente adepte du digital et des dernières tendances nous dit que sa principale motivation pour acheter chez une enseigne locale est la proximité des magasins et nous dit même que certaines enseignes répondent à ses critères de prix et de design.

Nadia, globetrotteuse et cadre dans la communication, visite en moyenne une fois par mois les enseignes tunisiennes, et à quelques marques préférées, elle avoue être séduite par le prix surtout pour des robes qu’on peut porter quotidiennement au bureau ou pour les événements officiels.

Soumaya, retraitée du textile nous parle des nombreux défauts de finition qu’elle remarque dans le produit local ce qui la décourage d’acheter Tunisien même si des fois le prix s’avère tentant elle préfère se diriger vers les marques internationales ou mieux la fripe au rapport qualité prix imbattable.

 

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© photo Hend Jebali pour Mabrouk.

Ces trois ou quatre dernières années, on a vu éclore beaucoup de labels tunisiens qui se positionnent sur le fait main haute couture et sort de l’égide de l’artisanat qui autrefois le seul canal de création pour les artisans ou créateurs locaux.

Nous avons voulu élargir la discussion du prêt-à-porter industriel aux nouveaux créateurs qui commencent à développer un marché de niche, « le couture-à-porter »ou du sur-mesure haut de gamme. Ces jeunes talents mélangeant influence et savoir-faire international à une volonté de mettre du piquant Tounsi  dans leurs pièces ont conquis l’élite mode et a commencé à attirer les fashionistas tunisiennes avides de nouvelles tendances.

Rym, jeune médecin, nous dit être conquises par le talent de ces Karl et Coco en herbe, mais pointe du doigt la barrière des prix qui constitue un vrai frein à l’adoption de ces produits de qualité bien de chez nous.

De cette discussion avec des modeuses de tout âge, nous avons constaté un défaut ou une inadéquation dans l’image de marque que renvoient ces nouveaux créateurs, leurs collections semblent être peu abordables tant dans les prix que les designs un peu trop surréalistes. Nos créateurs sont-ils alors des génies incompris ou des visionnaires ? Un peu des deux mais vient aussi s’ajouter à ce talent souvent brut, un manque d’adhérence au marché et à ses besoins, on remarque alors les défauts de stratégie marketing, de communication et de positionnement de marque sur le marché.

Photos défilé Ahmed Talfit Couture.

Le constat est simple à dresser qu’il nous permet d’établir un plan de réconciliation des shoppeuses avec les marques tunisiennes, de nos nombreuses discussions avec elles on remarque une volonté d’encourager le produit local, mais la qualité et le prix jugé quelques fois excessif met un frein à cet engouement.

Le prêt-à-porter tunisien devra adopter une stratégie de différenciation des marques internationales tout en gardant un produit de qualité et tendance, l’équilibre n’est pas facile, mais des marques coréennes ou japonaises ont réussi le pari en misant sur du local revisité en faisant participer les nouveaux créateurs à la discussion.  D’autres créateurs continueront à se positionner sur le marché du sur-mesure qui est tout aussi porteur si on arrive à concilier identité et besoins du marché avec l’empreinte créative innovante.

La société tunisienne a certes hérité l’industrie textile classique avec son archaïsme, mais elle peut aussi en faire un atout économique en formant les jeunes créateurs à évoluer et à innover sur la base d’un produit local riche qui ne demande qu’à être affiné et remis au gout du jour.